densité et reliefs

© Cécile Bonnet, Ile de la Réunion 2014

Je me rappelle le jour où j’ai évoqué mon permis moto à ma psy.J’adorais cette psy, elle était la 3ème et j’avais enfin trouvé celle qu’il me fallait.

J’avais été consulté un 1er psy alors que j’habitais chez ma sœur au retour de mon séjour au Costa Rica. J’étais complètement perdue à cette époque là et malheureuse en amour. Je m’étais déracinée plusieurs mois et j’étais revenue par amour, mais cet amour, au lieu de me construire des fondations sur lesquelles m’appuyer pour reprendre le cours de ma vie en France, me bouffait et me paralysait littéralement.

Je faisais ce qu’on appelle une déprime.

Comme ça déprime ça ne fait pas grave. Moi je me sentais totalement à côté de mes pompes : je n’aspirais qu’à dormir. Je voyais les jours défiler de manière identique comme un jour sans fin, je n’avais plus d’appétit et plus de goût à rien. Tout me coûtait une énergie folle et je devais me faire violence même pour les actes les plus anodins de la vie, même pour ce qui devrait « normalement » procurer du plaisir, comme faire les boutiques, rire avec mes nièces ou me promener dans la nature.

En désespoir de cause et parce que je sentais qu’il me fallait de l’aide, j’avais donc pris RDV auprès du psychiatre masculin le plus proche. Oui sans savoir pourquoi, je me disais qu’il me fallait consulter un homme plutôt qu’une femme.

Je ne me rappelle même plus de son nom. Je crois justement parce qu’il m’indifférait. Il y avait une telle distance entre lui et moi. D’ailleurs je ne le voyais même pas : pendant la consultation j’étais allongée sur un divan (comme dans les films américains) et je devais déballer des associations d’idées. Je ne comprenais pas toujours où il voulait en venir. Je ressortais perplexe, ni mieux, ni moins bien, juste satisfaite d’avoir entrepris une démarche pour prendre soin de moi et m’en « sortir ».

Seulement, au bout de 3 séances de 45 minutes, ce gentil monsieur m’a annoncé qu’il quittait la région pour s’installer dans le sud et que de ce fait, bien évidemment, notre travail ne pourra pas se poursuivre.

Au fond de moi, j’ai alors pensé : « mais quel intérêt d’avoir commencé avec moi (hormis empocher le prix des consultations) s’il savait qu’il partait ? Quelle perte de temps ! ».

J’ai trouvé un  travail sur Rennes, je suis donc partie y vivre et j’ai décidé de reprendre un travail thérapeutique avec un nouveau psy.

Un homme, proche de chez moi et disponible rapidement pour me recevoir (pas dans 6 mois). Ma vie bougeait un peu mais en moi c’était toujours une prison dans laquelle j’étouffais.

Quand je repense aux 10 séances que j’ai faites avec cet homme, j’en souris tant la situation me semble caricaturale aujourd’hui.

A côté de lui, mon 1er psy était un vrai rayon de soleil !!

Son cabinet était situé dans un vieil immeuble traditionnel, facile d’accès mais peu engageant dès le porche d’entrée de l’immeuble.

Mais ce n’était rien à côté de l’intérieur de son cabinet : sombre, vaste, haut de plafond, froid, bourgeois. Dès la salle d’attente l’expérience « client » était cloque. Je m’y suis sentie mal dès la 1ère fois où j’y suis entrée. J’aurais dû alors suivre mon cœur et m’enfuir en courant. Mais j’aime bien aller au bout des choses et au-delà des apparences et puis j’ai un côté « docile » et polie, certainement dû à mon éducation (je n’ai jamais osé par exemple quitter une salle de cinéma devant un film que je jugeais mauvais). Je crois aux secondes chances et j’en laisse souvent. C’est sans doute dans cette brèche que mes relations amoureuses destructrices se sont engouffrées pour jouer avec moi et pourquoi je n’arrivais pas à me départir (2 chances auraient été bien suffisantes quant j’en ai laissé des dizaines !).

D’épais rideaux de velours vert cachaient les fenêtres. Dans la pièce d’une « sombritude » mortuaire, le sol était recouvert de vieux tapis. La console d’époque qui lui servait de bureau me semblait aussi froide et triste que lui. Il ne me parlait pas et aucune expression ne se lisait sur son visage. Mais surtout il me semblait qu’il m’encourageait à ne pas rompre quand je lui hurlais ma demande à l’aide pour le faire. J’étais désarmée et un peu plus déboussolée à chaque fois.

Généralement, je repassais le porche d’entrée en pleurant de détresse éblouie par le soleil qui réapparaissait violemment comme une réalité brutale.

Je le détestais.

Le jour où je lui ai annoncé que je le quittais j’arrêtais les consultations faute d’avancer avec lui, j’ai éprouvé une immense victoire et une libération : j’avais osé le dire (après tout j’aurais pu tout aussi bien ne jamais revenir) et c’était moi qui décidait ! Il a bredouillé un pseudo argument, cette fois c’est lui qui avait perdu ses repères.

En sortant, ce jour-là le soleil m’a ramenée à la vie … mais je n’avais toujours pas réglé mon problème de fond.

J’avais décidé de ne plus choisir « au hasard » et c’est alors une amie, au détour d’une conversation, qui m’a parlé de cette psychiatre, une femme.

Elle m’a donné une place, m’a considéré. Avec les autres, j’avais le sentiment que je n’étais rien, juste transparente tel un fantôme alors que j’avais au contraire besoin de retrouver ma consistance et ma densité. Elle a porté avec moi mes souffrances, elle m’a réconforté et apporté de la chaleur, celle qui me manquait tant en moi.

Les marques de la vie

© Cécile Bonnet

Aujourd’hui, je profite de ses lignes pour lui rendre un hommage du coeur ainsi qu’à toutes les personnes qui, sur notre route, nous font du bien et embellissent notre âme.

Elle m’a réhabilité dans mon estime de moi-même en m’apportant la sienne.

Je la considère un peu comme une 2ème mère (sûrement ce fameux transfert) : elle en avait la douceur, le sourire, la bienveillance, le pardon et l’amour inconditionnel.

Je me sentais en sécurité face à elle. J’avais 30 ans mais face à tant de responsabilités depuis tant d’années, j’avais besoin, l’espace de quelques minutes de baisser mes armes et de laisser la petite fille se déposer auprès d’un parent.

Le jour où je lui ai parlé d’un acte fondateur de ma vie d’adulte

Un jour j’ai évoqué avec elle la 1ère grande décision de ma vie d’adulte : passer mon permis moto.

Pour ma moi, cette décision avait été d’une grande importance dans ma vie et marquait un acte fondateur sans que j’en comprenne encore vraiment toutes les raisons.

Elle m’a demandée quelles étaient mes motivations et je lui ai alors expliqué ma fierté de prendre ma vie en main en dehors de toute influence extérieure (personne autour de moi n’avait de moto) et d’avoir le courage d’une action qui contrait pas mal de préjugés (il y a 14 ans, la moto n’était pas très féminine). Pour la 1ère fois, j’avais le sentiment de faire quelque chose qui ne venait que de moi et de me différencier : je me prouvais à moi-même que j’étais capable, ma moto me donnait une identité à part.

Elle m’a alors dit cette chose qui est restée gravée en moi : « Ce qui importe dans la vie, ce n’est pas de faire mais d’être »

Elle avait raison ! Et j’ai alors décidé de me concentrer sur être « tout simplement » (ce qui est somme toute assez compliqué finalement) sans avoir besoin d’avoir ou de faire pour justifier de ma valeur et donner du sens à ma vie.

liberté d’être pour oser faire

Faire pour exprimer son être

Mais j’ai récemment compris qu’elle n’avait pas tout à fait bien interprété ce que représentait pour moi la moto.

Il ne s’agissait pas seulement de faire et d’avoir pour me prouver et prouver aux yeux des autres et donc avoir de l’importance. Passer mon permis moto pour en piloter une, était justement une des plus belles façons que j’avais trouvée d’être et d’exprimer qui j’étais au travers de ma singularité :

Anticonformiste

Libre

Sauvage

Et justement anti-matérialiste

Et c’est précisément en cela que ce « faire » a marqué mon « être » : j’affirmais mon identité profonde et je l’exprimais au grand jour tous les jours !

Aujourd’hui encore, alors que je n’ai plus de moto dans mon garage depuis la naissance de mes enfants, je me sens motarde dans l’âme et je n’ai pas besoin d’avoir pour être.

J’en ai gardé la philosophie du voyage minimaliste, la culture de l’aventure, le goût des chemins de traverse et des rencontres humaines, les qualités d’endurance et d’adaptation, le besoin du contact avec les sens de la route (les odeurs, les sons, la vision panoramique, les ressentis de températures et de vibrations), le plaisir d’être dans sa « bulle », l’intérêt des récits de voyage, l’amour du « clan » dans son unicité et ses singularités.

être et faire

Les motards savent très bien de quoi je parle …

Mais les autres aussi, j’en suis certaine 😉

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